Les premiers flocons de neige commençaient à tomber, épaississant encore plus la brume du matin qui s'étendait au-dessus des toits des maisons, toutes alignées en rang d'oignons, encerclées par un jardin extrêmement bien taillé ou une cour dallée parfaitement propre. Il était près de six heures et demi et les fenêtres reflétaient peu à peu la lumière des lampes qu'on allume à tâtons en se réveillant. L'une de ces fenêtres était éclairée depuis quelques minutes déjà mais aucune ombre ne venait troubler le halo doré qui s'en échappait. Et pour cause, l'occupant de la pièce s'était tout simplement rendormi, son livre de sciences ouvert à côté de lui. Le réveil avait sonné depuis une bonne demi-heure et Nicolas commençait à peine à s'étirer, faisant tomber son livre sur le parquet de sa chambre. Constatant tout de même rapidement qu'il risquait fort d'arriver en retard au lycée, il sauta du lit, enfila le premier jean qui lui passa sous la main, sortit une chemise propre de son placard et descendit les escaliers pour se rendre dans la salle de bain. Il s'aspergea le visage d'eau froide pour se réveiller et essaya de donner un air à peu près coiffé à ses cheveux châtains en bataille, à croire qu'il avait fait la fête toute la nuit ! Après avoir aplati plus ou moins bien sa frange devant des yeux d'un bleu profond, laquelle lui était très utile étant donné qu'il était timide et détestait regarder les gens trop longtemps dans les yeux, il se rendit à la cuisine prendre son petit-déjeuner. Tout était calme, un silence relaxant envahissait la pièce, seulement interrompu par le bruit sourd qui émana de la cafetière quand le jeune homme la mit en marche. Quelques papiers traînaient ça et là sur la table et Nicolas les feuilleta en sirotant son café, faisant vaguement attention à ce qu'il lisait. Pour la plupart, il s'agissait de notes prises chez l'avocat à propos du divorce en cours et de fiches de paye. Il attrapa le journal du matin que son père avait dû amener avant de partir travailler mais il n'y avait rien de très intéressant, hors mis un article sur un accident qui s'était produit dans un lycée il y a quelques mois. Le bâtiment avait pris feu et un élève n'avait pu être sauvé à temps. Il était mort à tout juste dix-sept ans. L'article annonçait que la police avait enfin trouvé la cause de l'incendie mais Nicolas n'eut pas le temps de finir sa lecture. Il regarda sa montre et constata qu'il était déjà sept heures, regroupa ses affaires de classe, enfouit le tout dans son sac à dos et sortit attendre son bus, qui ne tarda pas à arriver. Il se débrouillait toujours pour l'avoir de justesse en ce moment, bien qu'il ratait régulièrement le deuxième bus qui devait l'amener au lycée. Par conséquent, il lui arrivait parfois de prendre les lettres de retard envoyées aux parents et les glisser discrètement dans sa poubelle. Inutile de créer une dispute de plus dans la maison, surtout ces jours-ci.
Le bus était plein à sept heures mais le jeune homme réussit quand même à se trouver une place assise. Le silence et le calme olympien qui régnaient le détendaient, c'était le meilleur moment pour lire son cours, surtout que le bulletin de premier trimestre allait arriver dans quelques jours. L'adolescent soupira à cette idée et se plongea dans son cours de sciences. Il allait s'assoir à l'avant lorsqu' il sentit une main lui attraper le bras et le tirer. Un grand garçon le regardait en souriant de ses yeux étonnamment verts où brillaient une pointe d'insolence et de malice. Ses cheveux blonds rejetés en arrière avec élégance lui donnaient presque des airs d'aristocrate.
« Bien passé ton week-end ? demanda le jeune homme blond.
- Connu mieux... On devrait recevoir les bulletins dans la semaine...
- Oh... Ca ne s'est pas arrangé entre tes parents ?
Nicolas soupira et leva les yeux au ciel.
- Lukas ! Explique-moi le rapport avec mes parents ?
- Aucun, c'était seulement une façon de te demander si ça allait mieux chez toi.
- Ecoute, ça me fait plaisir que tu t'y intéresse mais là je n'ai pas tellement envie d'en parler. »
Lukas observa un instant son ami et ils s'assirent à l'avant du bus. Lukas... Son meilleur ami depuis la maternelle, le genre de copain d'école qui traverse les années et à qui on ose dire de plus en plus de choses, celui qui le connaissait le mieux. Nicolas regarda le paysage défiler tandis qu'ils s'enfonçaient dans le tumulte des rues de Lyon. Des embouteillages commençaient à se former dans toutes les grandes avenues, ils arriveraient sûrement juste à l'heure à l'école. Ils passèrent devant le lycée qui avait été incendié. Des barrières de sécurité avaient été installées juste après l'accident et n'avaient toujours pas bougé, tandis que des dizaines de personnes travaillaient à la reconstruction du bâtiment.
« Ils ont trouvé qui a fait ça, murmura Lukas.
Nicolas sortit de ses pensées et hocha la tête.
- Je sais, mais je n'ai pas eu le temps de lire ce matin.
- L'un des gardiens, un Japonais. Mais ce n'était pas volontaire.
- C'est ce que tout le monde dirait à sa place.
- Nico, quel intérêt il aurait eu à faire brûler un lycée ?
- Il avait eu des problèmes avec le garçon qui a été tué, expliqua Nicolas. Ma mère a été mise sur l'enquête au début. Ne va pas me dire que ce n'était qu'une malheureuse coïncidence. »
Préférant clore le débat vu l'humeur à priori massacrante de son meilleur ami, Lukas haussa les épaules et se leva. Le bus s'arrêta devant le portail de leur lycée et tous les élèves descendirent pour aller en cours. Nicolas eut à peine franchit la porte de la salle de classe qu'une furie brune lui sauta au cou, l'étouffant à moitié. Léonardia, Léo pour faire plus court, recula et plaqua un baiser sonore sur la joue de son ami. Elle tira une chaise à côté d'elle pour que Nico puisse s'assoir. Lukas ne tarda pas à arriver et n'eut que le temps de faire un clin d'½il à son meilleur ami avant que le professeur de sciences n'entre dans la salle. Il était légèrement enrobé et devait frôler la soixantaine si on en jugeait par les rides marquées, les cheveux gris avoisinant le blanc, les yeux ternes et l'inexpressivité de son regard. Il sortit des feuilles de sa sacoche et commença à marmonner son cours en écrivant des formules chimiques sur le tableau, faisant régulièrement une pause pour avaler une ou deux gorgées d'eau. Après une dizaine de minutes, Nicolas ne tint plus et se perdit dans la contemplation du ciel. Moins instructif que la chimie, certes, mais bien plus intéressant. Les formules que son professeur débitait d'un ton monotone s'inscrivaient entre les nuages quand elles parvenaient jusqu'au cerveau du jeune homme et cela le faisait sourire intérieurement. Occupé à détaillé chaque parcelle de nuage, Nico fut surpris quand la sonnerie retentit. Léo lui fit un sourire compatissant et partit rejoindre son petit-ami tandis que Lukas arrivait en bâillant.
« C'est hallucinant comme ce prof peut être barbant ! Il y a des jours où je regrette presque de ne pas être parti en première éco !
- Parle pour toi, si ma moyenne n'est pas meilleure que ça au deuxième trimestre je risque fort de devoir partir en première éco ! plaisanta Nicolas en donnant une tape amicale sur l'épaule de son meilleur ami.
- Ouais... En attendant, un café me ferait le plus grand bien !
- Lukas ! On ne va pas faire l'école buissonnière tous les lundis matins !
- Et pourquoi pas ? Ok pour aujourd'hui mais on ira en boire un demain matin avant les cours !»
L'adolescent acquiesça d'un signe de tête et essaya de se motiver en vue du contrôle qu'ils allaient avoir dans quelques minutes ainsi que tous les autres cours de la journée.
Le reste de la matinée se passa plutôt bien et Nicolas avait même l'impression d'avoir réussi son devoir. A midi, il rejoignit Léonardia à la cantine avec Lukas et la jeune fille entama aussitôt la conversation :
« Vous saviez que la directrice a organisé un concours scientifique ? Le gagnant devrait passer un week-end à Paris avec de nombreux grands scientifiques européens durant la journée de la science et des mathématiques. Ca doit être formidable !
- Ca existe ça ? demanda Nicolas, sceptique.
Lukas fit une moue désabusée et haussa les épaules.
- C'est bien pour les minettes qui veulent devenir premières de la classe ça ! Rassure-moi, tu ne vas pas le faire ? Léonardia ?!
- Ne m'appelle PAS Léonardia !
Léo s'appuya nonchalamment contre le dossier de sa chaise en croisant les bras sur sa poitrine.
- Oserais-tu remettre en doute mes capacités à participer à un concours autre que vos matchs de basket ?
- C'est à peu près ça, railla Lukas. Non mais sérieusement, tu ne vas pas participer ?
- Si ! répondit la jeune fille en rejetant ses boucles brunes en arrière. Simplement pour t'embêter.
- Les filles je te jure ! murmura Lukas à l'oreille de Nico. Il y a des jours où c'est vraiment... difficile à supporter !»
Nicolas se contenta d'un sourire amusé, sous le regard menaçant de la jeune fille, et le reste du repas se déroula dans le calme, ponctué de quelques réflexions au sujet des cours ou des professeurs. Ils allaient débarrasser leurs plateaux quand un grand garçon brun s'approcha d'eux. Ses yeux sombres luisaient d'un air moqueur tandis qu'il s'installait debout derrière Nico, tapant du pied en signe d'impatience.
« J'ai faim alors tu pourrais te dépêcher de partir parce que je ne tiens pas à manger debout.
- Oh, navré de perturber le repas d'une personne aussi charmante que toi Enzo. »
L'intéressé ne répliqua pas, se contentant de ricaner. Lukas tira son ami par le bras, préférant éviter une dispute sous le nez des professeurs, et lança un regard furieux à Enzo avant de quitter la cantine.